Catégorie voyageMarin...

Homme libre, toujours tu chériras la mer. (Beaudelaire)

"Un grand soulagement pour mes parents, une nouvelle vie pour moi."
C'est sur cette phrase que se termine la "première époque" de mes errances, il n'est que justice qu'elle ouvre ce nouveau chapitre de la vie d'Uncle Pit.
Petit retour en arrière: c'est en Septembre ou octobre 1966 que j'ai pris la décision de m'engager dans la Marine, pour quitter une cellule familiale que je jugeais trop hostile à mon égard... Mais âgé de 18 ans en cette époque il me fallait le consentement de mon père pour que ma décision puisse se traduire en acte. C'est ainsi que je présente ma demande d'engagement à Georges, qui sans desserrer les dents, m'accorde l'autorisation de lier ma vie, pour 5 ans dans un premier temps, à la Marine Nationale...
Ce n'est que quelques mois plus tard, après que j'aie reçu ma feuille de route qu'il m'adressera à nouveau la parole lors de mon départ pour Hourtin: nous étions le lundi 23 janvier 1967 !

Mon "Grand Dérangement"...

Si je me permets d'utiliser une référence aussi connue, c'est parce que le 25 janvier 1967, j'ai basculé dans un autre monde.
Je suis seul à "l'arrêt du car" au bord de la route, il fait gris, il fait froid, je ne sais si je suis triste ou heureux si je dois rire ou pleurer...Derrière moi, il y a déjà ma jeunesse, devant je ne sais pas : je n'ai jamais quitté mes Vosges encore moins ma famille.
L'autocar bleu et blanc de la STAHV arrive, s'arrête les portes s'ouvrent et je présente fièrement ma "feuille de route" ce qui me permet de voyager gratuitement et d'engager une brève conversation : le chauffeur "ça y est, t'es appelé !" moi, "Non pas du tout, je viens de m'engager dans la Marine, là je pars faire mes classes à Hourtin"... Bref moment de silence, puis léger sifflement admiratif "t'en as mon gars, un Bressaud dans la Marine, c'est rare" !!! Il ne pensait pas si bien dire, à l'époque j'étais le 3ème Engagé Volontaire dans la commune.
Le premier Marcel A. surnommé "l'amiral", (allez savoir pourquoi !) est plus âgé que moi, le second Gilles P. m'a précédé de quelques mois. Un ou deux ans après mon départ, ce sera au tour de Jean-Marie E. de franchir le pas.
Un cas à part, celui de Guy H.(classe 47) qui lui est un appelé du contingent qui fera son temps comme secrétaire à "Marine Paris", rue Royale. Il y en a certainement eu d'autres, mais je ne me souviens que de ces quatre-là, que je n'ai jamais revus. Marcel et Guy sont décédés, les deux autres ont été pris dans le tourbillon de la vie…

Adieu, mes Vosges…

A Cornimont, je prends "la micheline" qui va me brinquebaler jusqu'à Nancy via Epinal...En gare de Nancy, changement de décor et de train ! C'est grand, il y a foule on parle fort on s'agite dans tous les sens.
Le brouhaha ne m'empêche pas de garder l'œil vif, ainsi je repère assez rapidement quelques gars visiblement de mon âge qui semblent aussi paumés que moi : "vous allez où" ? "faire notre sapin (1) à Paris!" "j'peux rester avec vous, moi j'vais jusqu'à Hourtin" ! "Ça marche".
Le voyage entre Nancy et Paris dure plusieurs heures, pourtant, il me parait bref. Au gré des canettes de bière qui font rapidement leur apparition, les "paumés" que nous sommes deviennent vite des "bravaches" brailleurs à demi ivres, grossiers et hilares. C'est dans cet état de forte excitation que j'entreprends :

Ma traversée de Paris :

Au terminus, gare de l’Est notre groupe se dissout, mais je repère vite d’autres olibrius qui visiblement partagent ma destination !
Aucun d'entre nous n'a jamais pris le bus encore moins le métro, nous allons effectuer le trajet "Gare de l'Est - gare d'Austerlitz" à pied car nous avons quelques heures devant nous, le train pour Bordeaux est un train de nuit. Il est important, pour nous de se dégourdir les jambes et de "désembrumer" les têtes car, renseignements pris, la durée du trajet qui nous attend pour atteindre Bordeaux est de 8h minimum...
En ce qui concerne le volume sonore de notre épopée, il n'a rien à envier à celui de Martin (Bourvil) et Grangil (Gabin) et nous dérangeons certainement plus d'un Jambier... et la distance parcourue est au moins le double de celle d'un quidam à jeun !!!
Le lendemain matin, aux aurores, c'est un troupeau hagard, puant, riant, éructant qui se déverse sur les quais de la gare St Jean, avant que des militaires aguerris ne canalisent cette horde vers des cars. Lorsque le convoi s'ébranle, je prends soudain conscience que je viens de pénétrer dans un autre monde, que les 17 premières années de ma vie ne sont déjà plus que des souvenirs...

Le C.F.M d'HOURTIN (1)
Catégorie voyage

Distant d'une soixantaine de km de Bordeaux, le Centre de Formation Maritime d'Hourtin, notre destination finale, est atteint après deux heures de trajet.
Une longue file disparate, harassée, maintenant silencieuse et un peu moins inorganisée passe devant "l'aubette" et franchit le mur d'enceinte de la première affection de sa nouvelle vie.

Mon premier "bord" (3)

Dans son nouveau roman biographique, "Vieille Marine" à paraitre fin 2015, Bob, le héros de mon ami Max Hailier a su mieux que quiconque décrire cet "univers parallèle" qu'aucun d'entre nous ne soupçonnait avant d'en avoir franchi le seuil.
Moi, Uncle, je ne vais pas réécrire ce que Bob a ressenti...Je vais juste vous faire partager quelques "expériences personnelles"...
Rappelez-vous nous sommes en 1967. Depuis 2 ans environ, un groupe de chanteur bouscule la société assagie des "trente glorieuses" : "les Beatles", un groupe anglais que je ne suis pas le seul à aduler : parmi tous ces apprentis marins, plus des trois quart sont coiffés "à la Beatles" : nous avons les cheveux longs ! Une tignasse qui nous différencie du commun des mortels, mais qui en ce jour fatal va nous causer bien des ennuis...
Nous savons tous que la marque de fabrique des armées, c'est l'uniformisation !!! Uniformisation vestimentaire, visuelle, intellectuelle (celle-là est beaucoup plus difficile à atteindre, cachée qu'elle est par le comportement collectif plus couramment appelé subordination...) bref, le passage obligé pour tout apprenti marin, c'est son passage chez :

le coiffeur

Les permanents qui officient dans cet endroit ont dû être, dans leur vie antérieure, saisonniers chez des éleveurs de moutons : je reste pétrifié par le spectacle de ce qu'aujourd'hui encore je ne peux m'empêcher d'appeler un "massacre à la tondeuse", et immédiatement une image me vient à l'esprit :
le châtiment des femmes "collaboratrices" à la libération... Quand j'y repense, souvent, je me dis que j'ai vu juste, ce "rituel" n'avait d'autre but que celui d'annihiler en nous tout réflexe individuel...
Cela fonctionne, car lorsque nous essayons de nous reconnaitre à la sortie du "salon" nous en sommes incapable... Atterrés, la boule à zéro, le crâne écorché par endroit la faute aux tondeuses qui n'en ont que le nom et aux débiles qui les manipulent, nous sommes les zombies des ados d'hier...
Si pour la majorité d'entre nous ce traumatisme initial est rapidement digéré, certains ne le surmontent pas : l'un d'entre nous se jette dans le lac. Repêché, il se défenestre depuis l'infirmerie quelques heures plus tard.
Les sakos (4)qui nous encadrent lui font cet éloge funèbre : "on n’a pas besoin de pédés dans la marine"... Presque cinquante ans se sont écoulés depuis cet épisode tragique de ma vie, pourtant il reste intact dans ma mémoire.
Engagé volontaire pour 5 ans, j'assume : je suis désormais l'apprenti marin PIT matricule 05671969 affecté à la 1ère section de la 12ième compagnie... Uncle est resté aux portes du CFM...
L’apprenti-marin que je suis va devoir tout découvrir de sa nouvelle vie à commencer par son uniforme et autres accessoires communément appelés "le sac"(5) dans la marine.

Qu’est- ce que le sac ?

Le sac est au marin ce que la faucille est au marteau, ce que Paul est à Virginie, bref ce sont des inséparables, ils forment un tout !!!
Mon sac est moi n’échappons pas à la règle. Imaginez le troupeau des "tondus" maintenant rassemblé devant un immense hangar dont la mission première, celle d'abriter des hydravions, est depuis longtemps terminée. C’est dans ce "magasin d’habillement" que s’effectue la première phase de l’opération d’incorporation qui transforme le "pékin" moyen en militaire, bref, on lui fournit un uniforme qui comme son nom l'indique a pour but de rendre homogène, du moins en visuel un amalgame d'individus différents !
Chacun d'entre nous reçoit un petit fascicule bleu qu'il va conserver tout au long de sa vie de matelot : "le livret d'habillement"(ci dessous le mien).
. Une fois ce précieux sésame en main la distribution commence. Le premier "effet" à percevoir, c'est le sac un cylindre en toile écrue de 40 cm X 100 cm environ dans lequel va s'entasser tout ce qui est au "menu" des pages 8-9, 12-13 et 16-17 du dit livret!
Comme mes camarades, j'essaie tant bien que mal de faire tenir tout ce fourbi dans le sac c'est l'horreur mais, ça ne durera pas car dans l'heure qui suit je vais accomplir un nouveau pas vers l’intégration…
Un sac informe à la main je gagne la chambrée allouée à la 1ère section de la 12ième compagnie pour découvrir que l'ordre et l'uniformité ne s'appliquent pas aux seuls apprentis marins que nous sommes mais aussi à notre cadre de vie et à notre "sac".
Je vais découvrir les vertus, dont j'ignorais l'existence, du "carré" ! Forme géométrique parfaite au regard des canons esthétiques de la Grèce antique (bien que je ne sois pas sûr du tout que cette référence aie aidé les élites militaires dans leur choix)...
Sous le regard averti du second-maître, responsable de notre section nous apprenons à faire un lit "au carré" : il faut pour cela plier consciencieusement les coins, lisser les irrégularités, border la couverture. Bref, réaliser un lit au ...carré. L’ensemble matelas, draps couverture est un parallélépipède rectangle parfait qui repose sur un châlit métallique. Toute réalisation jugée imparfaite est immédiatement détruite par notre cerbère et doit être à nouveau revue jusqu’à l’obtention d’un résultat qu’il juge satisfaisant. Parfois, en regagnant notre "poste" nous retrouvons notre lit sens dessus-dessous prétexte d'une réalisation non-conforme. Une inspection inopinée dans la journée a produit cette dévastation avec, en prime, la perspective d'une punition.
Lorsque cela m’arrive, l'envie de faire une tête au...carré au responsable de ce méfait me traverse l'esprit, mais prudent(?) je me ravise !. Lors des permissions, drap et couverture doivent être impérativement pliés "au carré", et placés au pied du lit, signalant ainsi la vacance de l’apprenti.
Le rituel du lit au carré, répété chaque matin après le "Branlebas" et ce des années durant, m’a tellement marqué qu’aujourd’hui encore, à l’âge de 66 ans, je fais les lits "au carré" ce qui me vaut les remarques amusées et taquines de toute la famille !!!
Cette disgression terminée, maintenant que le dortoir est uniformément rangé, revenons au sac.
Avant tout il faut marquer nos effets. Une opération simple qui consiste à inscrire son matricule sur chaque pièce du "sac" au moyen de la plaque de marquage qui sert de pochoir et d’une brosse à dent avec laquelle nous appliquons l’encre de chine noire ou blanche en fonction de la couleur du support... Cet amusant prélude terminé, nous attaquons le pliage des vêtements, opération dont le but annoncé est de "faire tenir" l’ensemble du paquetage dans le sac.
C'est une véritable séance de torture qui débute: allez plier, à l’envers (matricule visible) toutes les pièces du harnachement, caban compris, pour qu’elles s’inscrivent dans un carré de 25 cm x 25cm !!!
C'est si difficile à réaliser que j'en pleurerais de rage mais, fierté oblige, je me retiens et j’obtiens enfin, après moultes tentatives infructueuses, le résultat escompté.
Cet exercice pervers a un objectif caché, préparer le matelot à une pratique typique de la Royale : l’inspection de sac … Celle-ci consiste, pour l’heureux élu à aligner et centrer, sur le lit au carré, ses vêtements pliés comme décrit ci-dessus.
Pour pallier du moins en partie, ce véritable supplice moral, sur le conseil des anciens, je me procure un second « gabarit » 25x25 en isorel,(le premier nous est fourni avec le sac) que je perce aux quatre coins. L’un me sert de base il est relié au couvercle par 4 « bouts ». Mes effet pliés entre ces deux plaques forment ainsi une colonne de 25x25 qui reste dans mon sac au cas où… Lors de l'I.S., l’impétrant, au "garde à vous" assiste impuissant à la "revue" tant quantitative que qualitative réalisée par son Capitaine de Compagnie, en gants blancs… Cette séance de torture morale est d’une durée indéterminée. Celle ci dépendant du sadisme de l’officier traitant. Dans tous les cas lorsque le verdict tombe il laisse pantois un pauvre gars déboussolé dans un univers impersonnel "carré" et froid.
Entre le 25 janvier 1967, date de mon incorporation et le 4 avril 1972 lors de mon passage chez les "bœufs"(6) J’ai subi 10 inspections de sac. Sept ont été soit des "inventaires d’embarquement" ou des "inventaires de débarquement", les 3 autres furent de véritables inspections disciplinaires, nous y reviendrons…
Ces inspections de sac sont consignées sur le livret d’habillement (voir page 22) elles peuvent se décliner de manière collective ou individuelle lors des débarquements et embarquement du marin on parle alors "d’inventaires"qui n’entrainent pas de commentaire de la part du "Pitaine". Mais la hiérarchie a loisir de décréter une I.S. à tout moment sans avoir à motiver sa décision. Cette "épée de Damoclès" qui suit chacun d’entre nous est certainement l’arme absolue capable d'étouffer toute velléité d’expression du marin lambda…

Le quotidien de l’apprenti-marin Uncle PIT.

Hourtin en plein hiver ! Je n’avais vraiment pas choisi la bonne période pour embrasser la vie dont je rêve ! Il faut dire que le maniement d’armes ou les séances "de nage" sur le lac quand on a des engelures plein les mains c’est loin d’être une sinécure…
Passés les deux ou trois premiers jours qui sont consacrés essentiellement à la visite médicale, la vaccination, (un grand moment !) et d’autres formalités administratives dont je ne me souviens plus, moi Uncle "rebelle" par formation intellectuelle, j’ai désormais une vie réglée comme du papier à musique.
6 h 30, le clairon sonne le "branlebas" comme l’ensemble de la chambrée, je saute du lit et aussitôt je le fais "au carré"…et d’un pas martial (heu, pas toujours) je me rends au "bloc sanitaires" vaste salle carrelée où s’alignent les "lavabos", plusieurs dizaines de bacs métalliques, les "tinettes à la turque"(7) une succession de box mal fermés par une ½ porte battante façon saloon pour préserver un semblant de pudeur et "les douches",pommes d'arrosoir reliéees à un tuyau unique.
La douche est un luxe qui revient deux fois par semaine, mais qui ne nous manque pas car c'est à l’eau froide, comme nos ablutions quotidiennes !!!
Parfaitement réveillé maintenant après ce brin de toilette plutôt spartiate, je suis prêt pour le petit déjeuner qui autant que je m’en souvienne, est pris dans la chambre (le poste en langage marin), au menu : pain beurre le tout arrosé d’une lavasse à ne surtout pas mélanger avec un ersatz de lait sous peine de souffrir la journée durant d’horribles crampes d’estomac… Au "p'tit déj.", vite expédié et pour cause, succède la première corvée de la journée : le "poste de lavage": chacun se voit attribué par le SM chef de section, arbitrairement, une tâche à accomplir: remise en ordre et balayage du poste d’équipage, lavage des couloirs et des sanitaires, nettoyage des extérieurs du bâtiment de la compagnie.
7 h 45 c’est le premier rassemblement de la journée:
"En colonne par 4", "alignement" et "en avant marche": la compagnie rassemblée se dirige au pas, vers le "plateau" où toutes les compagnies d’apprentis vont assister à 8h "pétantes" à la cérémonie, immuable et quotidienne, de la levée des couleurs(8). Pétantes parce que l’un des marins, permanents de la base qui fait partie de "la garde" tire un coup de feu, trois autres "envoient les couleurs"(ils hissent le pavillon au "son du clairon"). Pour mémoire, les couleurs sont descendues du mat tous les soirs afin de signifier, symboliquement la fin de la journée bien que pour nous, les apprentis, la "formation" s’interrompe plus tôt lorsque sonne le "dégagé".
La Cérémonie des couleurs terminée, c’est en rang et au pas que nous rejoignons le « plateau d’exercice pour effectuer ce qui occupe le plus clair de notre temps ici :

la formation militaire ! Ou "Saccotage" dans notre jargon de marin.

Catégorie voyage La Marine comme toute les armes de la République se veut structurée et logique donc, la "construction" d’un marin de la Royale débute par l’inculcation des bases: la première des formations de la recrue est l'apprentissage du salut militaire :
• Debout, pieds joints, les bras le long du corps, il faut porter la main droite, paume vers l'avant et les doigts joints, horizontalement au niveau de la tempe. Cette opération effectuée, dans un large arrondi, rabattre le bras en le claquant sur la cuisse terminant ainsi ce salut.
Le Salut étant dû à toute la hiérarchie du Second maître de 2ième Classe (SM2) à l’Amiral … Bonjour les crampes ! Dès cet instant je fais mien cet adage délivré par un Ancien : "tu salues tout ce qui bouge et tu peins tout le reste" !; Pour ce qui est de laréférence à la peinture vous en découvrirez le pourquoi dans les étapes suivantes de ma vie de marin.
Le "salut "assimilé, viennent ensuite :
l'apprentissage des grades(9), une imprégnation "à vie"!
Le "déplacement collectif" qui commence toujours par "section en colonne par (2, 4, X…. Alignement" ! (dit sur un ton péremptoire, il faut s'aligner puis tendre le bras gauche vers notre camarade immédiat à gauche et le bras droit vers celui qui vous précéde pour créer les distances réglementaires ) puis "Gaaarde à vous ..." et enfin "en avant, marche" ! Cet exercice se termine par le "rompez les rangs"», libérateur…
Le "maniement d’armes" ! Belle expression pour une autre forme de torture. Dans mes souvenirs, il s’effectue avec un fusil MAS 49 modifié 56 et a pour but de nous apprendre à obéir aux commandements suivants :
- Zentez...aarme ! (le fusil est monté du pied droit jusqu'au niveau de l'épaule droite, verticalement -tant pis pour les gauchers)
- Reposez...arme ! (et rebelote, l'arme revient au pied).
- Poooh ! ( abréviation de "repos") ouf !
Ils sont souvent suivi d’un autre :
- Arme à l'épaule...droite ! (le fusil estt monté puis reposé sur l'épaule- signe d'un départ imminent pour un "déplacement collectif").
Cet apprentissage sur "le plateau" est agrémenté par des exercices de tir (à balles réelles), de lancers de grenades (au plâtre) pour éviter tout accident irréversible, de close-combat… Bof ! ce n’est pas ma tasse de thé.
Ces exercices de terrain sont complétés par des cours théorique dispensés par des "permanents" du CFM. La ponctuation essentielle de ces cours est le "Vu" !accompagné d’un regard inquisiteur qui suit chaque explication donnée…
Le sport :
Pour le SM Fusillier qui nous encadre, le sport est indissociable de la formation militaire…Si les cross dans les dunes le mille mètres sur les pistes sont, pour moi, de réels moments de plaisir, le ramping, les pompes, la corde lisse et autres exercices sont de véritables corvées.

La formation maritime : autrement nommée "boscotage"(10)

Catégorie voyage J’attends beaucoup de ces instants qui ont, enfin un rapport avec ce que je suis venu chercher ici… Je ne vais pas être déçu, sauf par la pratique de l’aviron !!! Pourtant Uncle, un sportif comme toi doit aimer çà !
Oui mais voilà il se trouve que j’ai deux bonnes raisons pour justifier cette réticence : d’une part je ne sais pas nager et d’autre part la pratique de ce "sport" s’effectue en hiver sur un canot(11), de plusieurs centaines de kilos barré par un second maître de manœuvre et armée par quatorze nageurs(12) et mes "petits bras", même un peu aguerri par le maniement d’armes ne font pas de moi un athlète apte à souquer(13).
Je résume l’exercice : le manœuvrier, comme son nom l’indique, debout à l’arrièret dirige la manœuvre, face à lui les "nageurs" assis deux par deux sur les bancs de nage, avirons mâtés; c’est-à-dire tenus à la verticale. Pour information, un aviron pèse plus d’une dizaine de kilos.
- Armez ! ordonne alors le patron d’embarcation.Les avirons passent à l’horizontale, les pelles à plat, parallèles à la surface du lac.
- Avant partout ! Deux !... Deux !... Deux !
A chaque "Deux !", les nageurs se penchent et les avirons plongent pelles à la verticale, les galériens se redressent alors en tirant de toutes leurs forces, et les pelles ressortent avant de s’immobiliser de nouveau à l’horizontale jusqu’au prochain "Deux !".
Pour corser le tout il existe d’autres commandements
"Lève-rames" : Achever le coup d’aviron et rester immobile.
"Scie" : Nager à l’envers pour faire reculer le bateau.
"Scie partout" utilisé par le patron en cas d’urgence (par exemple un obstacle que l’embarcation ne peut éviter).
"Pelles dans l’eau" : L’aviron est tenu perpendiculairement au bateau, pour casser l’erre. La pelle doit être à la verticale et non à plat.
L’aviron ne me convenant pas, j’espère trouver mon bonheur dans la manœuvre de la godille(14)las, je suis vite déçu, c’est seulement quelques années plus tard et un grand nombre d’heures de pratique que je vais réussir à maitriser cet art.
Ainsi va la vie au CFM, ponctuée par les corvées (de pluche, de bailles(15)... certaines utiles, d’autres plus discutables (euphémisme) mais toutes destinées à formater, je n’ai pas dit "fort mater" l’apprenti marin.
Sorti du contexte "des classes" à Hourtin, dans la marine la corvée à vocation punitive (on dit formatrice ici) est rarement collective. Embarqué, le marin intégrera ces tâches dans ses quarts(16).
La prise de quart fait partie de l’apprentissage et les 6 heures (de minuit à 6 heures de matin) passées à la chaufferie pour entretenir la chaudière à charbon qui alimente en eau chaude l’ensemble des installations du CFM fait naitre en moi une véritable panique: vais-je être à la hauteur ? Vite du charbon pour qu'elle ne s'éteigne pas... Putain j'ai du en mettre trop, sûr, qu'elle va s'emballer.. je gamberge tellement que j'en oublie que je suis au chaud en ce mois de janvier alors que j'ai des copains qui montent la garde dehors.
Cette peur irraisonnée est due au fait que chaque erreur, chaque manquement, chaque approximation est sanctionnée par le sako de service qui comme ses congénères sur cette base est un véritable sadique...
L’apprentissage de la vie de marin c’est aussi la découverte des "tâches ménagères" que jusqu’ici je croyais dévolues à ma mère et à la gent féminine en général ! Ce sont, entr'autres le lavage et le repassage... sans oublier l’habillage, c’est-à-dire le fait d’endosser "la tenue de sortie".
Je m'arrête un instant sur ce qui se révèle être pour le néophite que je suis, une opération impossible à réaliser seul... Je passe sur les détails, mais depuis la nuit des temps, des couples éphémères de marins et de Quartiers-Maîtres se font et se défont au gré de cet évènement complexe qui nécessite une assistance mutuelle !
Ma description de cet endroit idyllique où je m'épanouis chaque jour un peu plus depuis presque un mois, ne serait pas complète si j’omettais de vous narrer :

l’épisode du C.P.E.R.(Cours Préparatoire Electricité Radio)

Catégorie voyage Dès les premier jours de mon séjour au CFM mon attention avait été attirée par cette section dont les éléments portent comme nous le ruban "marine nationale" sur le bâchi, qui marchent en "bite à cul" au pas lent de la légion étrangère rythmé par des hymnes guerriers qui n’ont rien avoir avec des chants de marins(17).Total respect.
Je me renseigne auprès des permanents du CFM qui m'expliquent que ce sont des apprentis marins dont le niveau d'études est insuffisant pour postuler à certaines "spécialités" telles que radios, détecteurs, electroniciens d'Aero.... et qui acquièrent au C.P.E.R. en un mois, les connaissances nécessaires...Dubitatif et à priori non concerné, je poursuis mes classes.
Mon emploi du temps surchargé inclus, comme celui de mes collègues, quelques séances d’informations concernant mon orientation (j’ai rapidement décidé que je serai détecteur) et mes possibilités d’affectation…
Ces séances sont menées par des médecins généraliste (tests d’aptitudes diverses) ou des psychologues. Ceux-là me régalent : je suis fraichement sorti d’une scolarité essentiellement littéraire mal conclue après une terminale philo par la mention "à refaire" sur un bac que je n'ai jamais eu donc, vous pensez bien que je me les offrir ces psy… Erreur fatale, prétention mal placée !
Mes "je voudrais bien comprendre pourquoi ...!" insidieusement distillés, associés au passé ci-dessus rappelé, s'ils usent six médecins (quand même) me font devenir leur bête noire ainsi que celle de bon nombre de mes compagnons d’infortune et de mes chers sakos. Pour eux, je suis devenu l’intellectuel à mater. Comment vont-ils s'y prendre ?
J'aurai la réponse lors de mon passage à la "chambre"(18) lorsque mon capitaine de compagnie me dit :
"Apprenti marin PIT, vous avez choisi la spécialité de détecteur, nous estimons que votre niveau de math est insuffisant, mais nous vous offrons la possibilité de l’améliorer en suivant la prochaine session du C.P.E.R. un refus de votre part entrainera la résiliation de votre contrat et à l’issue de votre service militaire, vous serez rendu à la vie civile."
Figé dans un garde à vous impeccable je réponds fièrement : "je serai détecteur, Capitaine". Un choix que je ne regrette ni à cet instant ni plus tard. L'orgueil peut-être...
Sorti de là, intérieurement furieux après "eux" sans savoir précisément pourquoi, je vais retrouver les gars de la section qui m’ont précédéslors de cette séance d'affectation.
"Alors l’intello tu vas où" ? S’enquiert ironiquement notre SM préféré. "Je viens d’accepter le CPER !" La stupeur que je lis sur son visage et la main qu’il me tend me paient par avance de ce proche avenir dont je ne sais de quoi il sera fait.
En ce vendredi après- midi la section est en ébullition, la chambre est une ruche bourdonnante : les classes sont terminées, Les apprentis rangent leurs sacs, endossent leur tenue de sortie pour une "permission de week-end" à l'issue de laquelle chacun regagnera son école de spécialité pour préparer un B.E.(Brevet Elémentaire). Cet instant n'est pas encore venu pour moi, je change juste de bâtiment au sein du CFM. Les apprentis qui comme moi ont choisi une spécialité labélisée "de haute technicité" (d’après les critères de la marine)font eux aussi un court déménagement pour intégrer le C.P.E.R.
Dès le branlebas de ce lundi matin et le départ pour la cérémonie des couleurs, je comprends que l’appellation « Cours Préparatoire Electricité Radio » n’est qu’un leurre et j'intégre la singularité disciplinaire de cette section : un mois durant je vais multiplier le saccotage car nos sakos n'ont qu'un seul but: le C.P.E.R. doit gagnerer "le Challenge", au terme d'une journée de compétitions sportives qui opposent les différentes sections d'apprentis du CFM !
Les cours de maths et d’électricité sont d’un petit niveau de seconde si bien que n’étant pas un scientifique, je m'en tire plus qu’honorablement...et, mis à part l’aviron que je continue à haïr, le régime sportif et spartiate du C.P.E.R. ne me pèse nullement maintenant que j'ai assimilé le fait que c'est de cette manière que la Marine me fait payer mes "je voudrais bien comprendre pourquoi ...!"
C’est ainsi que du haut de mon mètre soixante et onze, fort de mes 65 kilos tout mouillés et des deux mois passés ici je pars en permission de débarquement sans un regard en arrière... Destination, la Bresse où je suis fier de retourner...en uniforme de "mataf", celui qui fait fantasmer des générations de midinettes. . Nous sommes le vendredi 10 mars 1967. Le 15 mars de cette même année, ma première escale sera une ile, mon embarquement, (19) l’école des détecteurs.